L’"amatorat" peut changer les relations entre science et société

Dans nos mondes de plus en plus spécialisés, une figure improbable émerge, l’amateur de science. Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur émérite de l’université de Nice, revient sur ce phénomène dans le dernier numéro de la revueAlliage (culture-science-technique) qu’il a coordonné autour de cette question.

Quelles sont les racines de ce mouvement d’amateurs de science ?

Jusqu’au XIXe siècle, cette question ne se posait pas ainsi puisque, d’une part, la science n’était pas encore professionnalisée, et que, d’autre part, les gens cultivés étaient curieux de science, de musique, littérature ou peinture… On pourrait même considérer comme des amateurs des savants tels que Lavoisier, collecteur des impôts qui monte son laboratoire de chimie personnel, le rentier Darwin ou le moine Mendel. Mais aujourd’hui que la recherche scientifique est un métier à part entière, y a-t-il des amateurs en (et pas seulement de) science ? Le problème est celui de la relation entre science et société : une activité peut être considérée comme culturelle dès lors qu’il existe un spectre continu de participants entre experts et profanes. Comme en musique, où ce spectre s’étend depuis les compositeurs d’avant-garde jusqu’aux gratteurs de guitare. En science, en tout cas dans les sciences "lourdes", tel n’est pas le cas ! Pourtant, l’apparition des initiatives de sciences citoyennes change la donne. Un exemple probant est le domaine de la recherche biomédicale, où les associations de malades du sida ou de myopathies jouent un rôle dans l’orientation et le financement des recherches.

Que sont ces sciences citoyennes ?

La définition est encore floue, caractéristique d’un mouvement en émergence. On peut parler de sciences citoyennes, de recherches participatives ou de critique de sciences. Le philosophe Bernard Stiegler propose le terme d’"amatorat" scientifique, pour éviter la connotation dépréciative du mot amateurisme. Cette notion, plus positive, ouvre la voie à une reconstruction de meilleurs rapports de la science et de la technologie avec les profanes.

Mais, suivant les domaines, la participation des amateurs à la recherche porte une certaine ambiguïté. S’agit-il d’une implication plus poussée des citoyens dans l’activité scientifique ou d’un moyen de recruter à moindre frais des collaborateurs bénévoles ?

Qu’est-ce que cela peut apporter aux sciences ou à la société ?

La philosophe Isabelle Stengers verrait bien ces citoyens devenir alliés des chercheurs dans leur combat contre les marchands de doutes qui soutiennent le créationnisme ou la négation du réchauffement climatique, par exemple. A condition, comme je le pense également, que les chercheurs sortent plus de leur laboratoire. Cela suppose qu’ils commencent par mieux connaître la société, ce qui nécessite de profonds changements dans leur formation.

Si le mouvement de science citoyenne peut avoir des vertus pédagogiques, ce n’est pas seulement au sens classique, des professionnels vers les profanes. Mais aussi dans l’autre sens : les premiers doivent apprendre des seconds. Les profanes ne sont pas ignorants et incultes, des têtes vides qu’il s’agirait de remplir.

Enfin, on peut espérer que ces mouvements citoyens aident à répondre à la crise démocratique que nous vivons, en ouvrant largement au-delà des seuls experts le choix des priorités, de l’organisation et du financement de la science. Instaurer des formes plus ouvertes de délibération et de décision sur le développement de la science est essentiel. L’"amatorat" peut y aider.

Propos recueillis par D. L.

Article paru dans l’édition du  Monde du 03.03.12.
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Une réponse à L’"amatorat" peut changer les relations entre science et société

  1. La société civile porte un regard différent sur la science, à la fois naif mais aussi critique, en tout cas pas indifférent. Le financement de la science est appelé à évoluer en s’orientant vers une part plus importante de financement privé, de la volonté même des pouvoirs publics, donc de financement de la part d’acteurs divers de la société civile. La science a tout à gagner en "ouvrant les portes et les fenetres" : à la fois en termes d’éthique démocratique (la science est affaire de tous dès le plus jeune âge; en cela des initiatives intéressantes mais encore trop confidentielles existent : la fete de la science, développement de colloques ouvert au grand public dans des institutions de recherche…et le succès de lieux comme la cité des sciences e de l’industrie, initiatives aussi sans doute trop "verticales" aussi), et en termes de perspectives de ressources nouvelles.

    La recherche de nouveaux financements doit néanmoins être une conséquence secondaire, et non une finalité première, d’une réelle stratégie d’ouverture des institutions scientifiques. Il s’agit de donner avant de recevoir. Et de recevoir en partage (et pas seulement des fonds, mais aussi une des tas idées). Chaque fois que la science avance d’un pas, c’est qu’un imbécile la pousse, sans le faire exprès. "Chaque fois que la science avance d’un pas, c’est qu’un imbécile la pousse sans le faire exprès." (Honoré de Balzac)

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